Un voyage en Afrique du Sud à l’est

Un voyage en Afrique du Sud à l’est

mai 9, 2018 0 Par Julien

Aujourd’hui, cap vers l’Est, pour une étape de près de 500 kilomètres jusqu’à Oudtshoorn, dans le désert du Petit Karoo. L’autoroute sur les premiers soixante kilomètres le long de False Bay, jusqu’à Somerset West, puis la Nationale 2 jusqu’à Mossel Bay et enfin une petite route locale qui remonte vers le Nord pour les 70 derniers kilomètres. En route vers de nouvelles aventures, donc.

A l’est, du nouveau?

Il est presque 9.00 h. et le jour a toutes les peines du monde à se lever. Comme moi. Le brouillard persistant qui a envahi toute la plaine du Cap, gêne la circulation plutôt dense à cette heure matinale. Brouillard persistant mais pas assez épais pour masquer la sordide réalité du bidonville qui s’étend sur plus de vingt kilomètres, seulement séparé de l’autoroute par une clôture électrifiée. Parfois construits en planches, parfois avec des moellons, des tôles ondulées ou de simples feuilles de plastique, ces logements – on n’ose pas dire « maisons » – n’ont pas toujours de porte, juste un rideau, ou alors, les fenêtres sont bouchées avec des panneaux d’agglomérés. De loin en loin, des groupes de quatre guérites signalent les toilettes du quartier. Deux pour les hommes, deux pour les femmes. Des flaques d’eau remplissent les nids de poules de rues non asphaltées. Des enfants jouent entre eux pendant que des adultes, hommes et femmes – femmes surtout- s’affairent aux corvées quotidiennes: épluchage de légumes, lessive, courses. Le « township » du Cap compte près d’un million d’habitants. Avec celui de Soweto, dans la banlieue de Johannesburg, c’est l’un des plus étendus du pays et il ne cesse de s’agrandir car de nombreux Noirs des autres régions d’Afrique du Sud viennent tenter leur chance ici, attirés par la relative prospérité du Cap. Bonjour tristesse.

Avec le jour qui commence à s’installer, le brouillard se dissipe peu à peu, dévoilant au-delà du bidonville une succession de vergers impeccables, plantés d’orangers, citronniers, pommiers, poiriers, cerisiers… Actuellement, la récolte des oranges, des citrons et des pamplemousses bat son plein et une main d’œuvre abondante s’affaire dans les vergers. Aux carrefours, à la sortie des différents quartiers du township, des camionnettes à plateau attendent les Noirs pour les emmener dans les champs. Alors, ils s’entassent à vingt environ par camionnette. Les premiers montés peuvent s’asseoir, mais la plupart des passagers reste debout tout le long d’un trajet qui peut durer une vingtaine de kilomètres, voire plus. Certains s’enveloppent dans une couverture, d’autres ont enfilé un pull, ou un anorak, parfois un bonnet, pour se prémunir du froid. La camionnette qui roule à vive allure devant nous n’a pas de bâche et les passagers comptent les uns sur les autres pour se réchauffer, mais certains grelottent et de la buée s’échappe de leurs bouches au fil des kilomètres qui passent.

En arrivant dans les supermarchés de Paris, ces pamplemousses coûteront 1 euro pièce, ces avocats vaudront 1,5 euro pièce et ces oranges vaudront 1,20 euro au kilo. Sans être très forte en arithmétique, je devine que les salaires des ouvriers agricoles sud-africains ne sont pas très enviables, malgré un coût de la vie légèrement inférieur à celui des pays européens. Même avant de les manger, ces fruits-là me laissent déjà un arrière-goût amer dans la bouche.

Naturellement, en arrivant au pied des premiers contreforts des Monts Hottentots qui encadrent Somerset West et la plaine du Cap, l’autoroute s’est dégonflée et a tiré sa révérence, nous laissant aux bons soins de la Nationale 2, étroite et sinueuse sur les 50 prochains kilomètres. En suivant une succession d’impressionnantes épingles à cheveux, la route ne cesse de grimper jusqu’au premier des deux cols qu’il faudra franchir avant de redescendre vers la terre des ancêtres de Nelson Mandela, le pays Xhosa, puis l’Overberg, une immense plaine verdoyante. Le soleil perce parfois timidement l’épais brouillard qui s’accroche encore à la montagne, dévoilant dans le lointain des vues exceptionnelles sur False Bay et sur l’Océan Indien. Insensibles à la beauté du panorama, des camions lourdement chargés encombrent la route très étroite, négociant les virages au ralenti et gravissant laborieusement les côtes à 12%, tout en lâchant de lourds nuages de fumée noire sur les aloès et les asters qui bordent la route. Patience.

La descente du dernier col marque l’entrée dans une plaine d’apparence prospère où se succèdent fermes isolées, petites villes et gros bourgs, vastes prairies et champs cultivés: blé, betteraves, plantes fourragères, chevaux, moutons, et bovins… Des vaches d’Auvergne, ici aussi. A sa façon, la race de Salers fait, elle aussi, le tour du monde. A droite, dans le lointain, on devine l’Océan Indien et le Cap Agulhas, la véritable pointe extrême de l’Afrique vers le sud. A gauche vers le nord, la voie ferrée reliant Le Cap à Johannesburg et tout au fond, la chaîne ininterrompue de montagnes aux reflets bleutés qui marquent la limite avec le désert du Karoo. Le décor des 300 prochains kilomètres est planté.

Heidelberg, l’un de ces gros bourgs, semble somnoler, privé qu’il est du trafic de la Nationale 2 depuis les travaux de contournement achevés il y a deux ou trois ans. Cela n’empêche pas la petite cité afrikaner dont les origines remontent aux environs de 1855, de connaître une certaine prospérité grâce aux profits retirés de l’élevage et l’agriculture. La rue principale concentre toute l’activité commerciale et sociale des alentours: une église protestante, quelques boutiques d’alimentation, une mercerie où l’on trouve de tout, et même du coton DMC, l’indispensable station service, des maisons pimpantes… ainsi qu’une boutique de souvenirs qui propose aussi un plat du jour ou qui fait salon de thé, cela dépend de l’heure.

Comme il est bientôt midi, on peut y manger du ragoût de mouton avec des haricots verts et des haricots blancs du jardin pour une trentaine de rands, environ 6 euros. Incapable de résister à une si alléchante invitation, mon assistant m’entraîne dans la salle à manger de la boutique, une petite salle déserte et sombre décorée de sobres panneaux lambrissés beige et vert foncé. Cinq ou six tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et blancs et des chaises recouvertes de coussins assortis attendent les clients. Sur le vaisselier, contre le mur du fond, trônent les desserts du jour: d’énormes gâteaux à la crème, aux carottes, au citron, à la menthe et au chocolat. La patronne, son mari, et l’employée sont blancs et ne parlent pas anglais entre eux, seulement afrikaans. Peu importe, du reste. La patronne est venue s’assurer que nous étions bien installés, puis elle est allée à la cuisine, de l’autre côté de la boutique, et moins de cinq minutes plus tard, elle est revenue avec deux profondes assiettes fumantes et remplies à ras bord. Un aussi bon repas méritait bien qu’on se dévoue pour commander une énorme part de gâteau à la menthe, avec une bonne grosse couche de crème par-dessus, sans doute pour faciliter la digestion. J’ai laissé cet honneur à mon assistant: cela lui revenait de droit.

Mossel Bay, la première grande agglomération depuis Le Cap, à 400 km au sud-ouest. La ville s’abrite dans une baie aux eaux profondes et immensément bleues où plongent les contreforts des Monts Outeniqua, ultime rempart avant Oudtshoorn. Tout au fond de la baie, une raffinerie de pétrole et ses torchères laissent flotter un nuage bleuté au-dessus de la ville. Des convois de wagons-citernes sont en attente sur un enchevêtrement de voies ferrées et des entrepôts mal entretenus concentrent une intense activité. Retour à la civilisation.