Le Petit Karoo des grottes patrimoine mondial de L’UNESCO

Le Petit Karoo des grottes patrimoine mondial de L’UNESCO

Dédaignant la ferme d’autruches – un divertissement d’ilotes, selon lui – mon assistant préfère aller visiter des grottes classées au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO et situées en plein pays khoisan, à une demi-heure de route environ au nord d’Oudtshoorn, dans le massif calcaire du Swartberg. Des grottes uniquement accessibles par une sinueuse petite route de montagne qui remonte le cours d’une petite rivière aux eaux torrentueuses. A la bonne nôtre.

Un patrimoine mondial

Il est presque midi, l’heure idéale pour entreprendre une visite guidée des entrailles de la terre, d’une durée d’une heure environ. Surtout quand on est claustrophobe, qu’on a faim, et qu’on déteste les visites guidées car il n’y a pas moyen de sortir avant la fin. Les fermes d’autruches, elles, proposent des visites en plein air et puis, quand on en a assez, on peut toujours aller manger une omelette ou un bifteck, acheter des plumeaux ou même s’asseoir dans un coin. Encore heureux, mon assistant a opté pour le « petit tour ». Le « grand tour », lui, dure près de deux heures et demande, outre une bonne condition physique, une taille mannequin ou un profil en forme de fil de fer. Ouf, sauvée: il ne remplit pas la deuxième condition.

Et nous voilà partis avec une cinquantaine d’autres curieux venus de tous les horizons: France, Etats-Unis, Pays-Bas, Allemagne, Inde, Japon… A croire que le monde entier s’est donné rendez-vous ici pour une descente aux enfers via un escalier branlant et mal éclairé d’une centaine de marches. Il fait environ 25°C, et l’humidité ambiante est difficilement supportable. Haut les cœurs.

Le guide, un Noir magnifique, s’appelle John. J’ai déjà oublié son prénom khoisan mais j’ai retenu que cela signifie: « celui qui est fort comme un roc ». De sa magnifique voix, John commence à expliquer que ces grottes sont situées dans une ceinture de calcaire mesurant 1,5 km de large et près de 16 km de long et que la couche de calcaire, vieille de 750 millions d’années, a été formé par le dépôt de cristaux de carbonates de calcium. Les grottes, quant à elles, ont commencé à se former il y a environ 20 millions d’années, et se sont patiemment façonnées au gré du temps, des cours d’eau souterrains et des infiltrations d’eau de pluie. Les premières traces d’habitation remontent à 10 000 ans environ, mais les peuplades ne se sont jamais aventurées au-delà de l’entrée, par crainte et superstition. Abandonnées pendant plusieurs siècles, les grottes ont été redécouvertes aux environs de 1780; cependant il a fallu attendre 1975 pour réaliser à quel point leur profondeur et leur immensité en font un endroit exceptionnel. De fait, ces grottes sont parmi les plus vastes au monde… Totalement indifférentes à ces intéressantes explications, et sans le moindre égard pour le guide ainsi que pour le reste du groupe, cinq ou six Hollandaises discutent entre elles sans réaliser à quel point les sons, même chuchotés, portent loin dans cet espace clos. C’est que l’acoustique est vraiment bonne, surtout dans l’une des petites salles où tout le monde se regroupe: pas besoin de micro pour se faire entendre, les concrétions renvoient les sons. Démonstration.

John entonne de sa belle voix de baryton un, puis deux chants traditionnels en martelant une colonne de concrétions pour rythmer ses paroles. Dans la grotte, il règne à présent un silence absolu, que même les Hollandaises n’ont pas osé interrompre avant un tonnerre d’applaudissements. Je ne connais pas le Khoisan, la langue dans laquelle John s’est exprimé, mais je suis certaine qu’il s’agit de chansons d’amour. Forcément, c’est tellement beau…Consulté sur le sujet, mon assistant se contente de hausser les épaules. Alors, pour en avoir le cœur net, je vais attendre la fin de la visite et je poserai la question à John. L’enjeu est de taille: si mon assistant perd le pari, c’est lui qui refilera l’obligatoire pièce à John, à la sortie.

Le circuit du « petit tour » fait environ 1,2 km mais les grottes s’étendent sur plus de 4 km et comportent environ 80 cavernes. En principe, pas de danger d’aller s’y perdre: leur accès est commandé par la « boîte aux lettres », un passage dont la très étroite fente interdit le passage aux gros gabarits. Vous. Mon assistant. Moi. Comme dans toutes les grottes du monde, de savants éclairages mettent en relief des formes allongées, circulaires, lisses ou bosselées pour lesquelles John propose, avec un réel talent de conteur et un art consommé de la mise en scène, une explication parfois inquiétante, parfois réjouissante: ici, c’est la chambre nuptiale, avec le lit de la mariée, le marié qui va rejoindre sa belle, les enfants, les monstres de la mythologie locale… Ailleurs, c’est un sinistre vieillard, ou des squelettes ou des cierges sans flamme… et là-bas, dans le fond, mesdames et messieurs, c’est le départ d’un sentier qui n’a pas encore été exploré sauf par des touristes imprudents que l’on n’a jamais revus. Des Hollandais, je crois bien, dit-il avec un regard insistant sur le groupe de Hollandaises. Peine perdue, ces dames ont repris leur conciliabule.

Vous savez quoi? J’ai gagné mon pari. Enfin, en partie seulement: le deuxième chant était à la gloire des ancêtres de John. J’ai donc laissé mon assistant se débrouiller avec le pourboire, mais, magnanime, j’ai réglé les consommations que nous avons prises avant de repartir. Ça ne se serait pas passé comme ça dans une ferme d’autruches.

Retour vers Oudtshoorn et cap au sud-est, à travers le Petit Karoo, puis vers George et la Route Jardins.

Le Petit Karoo

Oudtshoorn n’est plus qu’à 80 km par la petite route secondaire quittant Mossel Bay par le nord, mais la barrière montagneuse des monts Outeniqua est difficile à franchir à cause de ses versants très abrupts. Le tracé sinueux grimpe rapidement vers le col Robinson situé à 860 m d’altitude, traversant un paysage somptueux qui n’a rien à envier aux plus belles routes alpines d’Europe, avec sa succession de pentes boisées, de lacs sauvages perdus dans le lointain, et de sommets rocheux aux pentes escarpées. Malgré le temps ensoleillé, des écharpes de brume se profilent dans les creux, annonçant la fin de la journée. Déjà, le soleil est bas dans le ciel et les ombres s’allongent insensiblement dans une merveilleuse lumière dorée.

La descente vers Oudtshoorn est plus progressive: de ce côté-ci, les versants des Monts Outeniqua sont moins raides. Moins raides mais beaucoup plus secs, car les nuages qui viennent de l’Océan s’allègent avant le col Robinson. Alors forcément, les forêts de conifères laissent très vite la place à une vaste plaine semi désertique et caillouteuse occupée, il y a 350 millions d’années, par une immense mer. La route traverse un paysage lunaire où affleurent des roches rouge foncé et où quelques buissons de sauge, des touffes d’asters jaunes et des aloès constituent la seule végétation. Des bas-côtés s’élève parfois un petit nuage de poussière rouge ou ocre qui vient tourbillonner autour de la voiture et se déposer sur le pare-brise ou sur le capot. Pourquoi est-ce qu’on nous a donné une voiture blanche, au Cap? C’est bien salissant…

Bienvenue dans le désert du Petit Karoo. Bienvenue chez les autruches, futurs sacs à main, biftecks et autres trucs en plumes.

J’aimerais bien visiter une ferme où l’on élève ces curieux animaux. Sans compter qu’on peut même – clou de la visite – monter sur le dos de l’un de ces volatiles, quelque soit son poids. Et aucun risque de les voir mettre la tête dans le sol à la moindre alerte: cette idée largement répandue est totalement fausse, et tant pis pour les tenants de la politique dite « de l’autruche »…On peut aussi y manger une omelette ou du steak d’autruche…Directement du producteur au consommateur. Surtout, on peut y acheter des plumeaux pour faire le ménage chez soi, la structure particulière des plumes d’autruche étant un merveilleux piège à poussière. Je ne garantis pas la réaction des heureux élus à qui je ramènerais un cadeau aussi original, mais à défaut d’être élégant, un plumeau a le double avantage de ne pas peser trop lourd dans les bagages et de ne pas être particulièrement fragile.

Oudtshoorn est une petite ville paisible traversée par une grande rue bordée de somptueuses demeures, témoins de la splendeur passée de la ville. A l’image de toutes les villes construites par les pionniers du 19è siècle, le carrefour principal concentre toute l’activité commerciale et sociale, avec son salon de thé pour les dames, son bar pour les hommes… ainsi que son magasin général et sa banque, les deux seuls bâtiments de la ville -avec l’ancien lycée de garçons – à avoir été construits avec des pierres de grès rose. Noblesse oblige.

Précisément, devant l’entrée du magasin général règne une animation apparemment inhabituelle: une quinzaine de propriétaires de champs de coton des environs, des Noirs, ont organisé une manifestation pour défendre le coton sud-africain. Ils distribuent des tracts aux passants, scandent des slogans avec un porte-voix ou brandissent des calicots sur lesquels on peut lire:  » Sauvons l’industrie textile sud-africaine » « Refusons les textiles chinois » et « Tous à la manifestation nationale de la semaine prochaine à Jo’burg ». Visiblement, le magasin général préfère vendre des textiles d’importation à des prix très attrayants plutôt que de chercher à écouler de la production locale…Air connu.

Comme de juste en pareil cas, une voiture de la police municipale est rapidement arrivée sur les lieux et deux policiers en sont sortis pour discuter avec les manifestants et examiner leurs papiers d’identité. La situation devenait de plus en plus intéressante et je commençais à me demander comment tout cela allait se terminer. Plutôt bien, il faut le dire. Après avoir contrôlé les identités, les flics sont allés parquer leur véhicule sous un eucalyptus à une vingtaine de mètres de là, de l’autre côté du carrefour, se contentant d’attendre la fin de la manifestation, toutes fenêtre fermées. Les manifestants, quant à eux, ont replié leur matériel une vingtaine de minutes plus tard et se sont dispersés tranquillement. Leçon de respect mutuel.

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